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Les sites, série de sculptures de Félix Roulin Les corps rêvent, les rêves prennent corps Nous avons tous des problèmes. Lidéal, cest de les régler les uns après les autres. Malheureusement, nos problèmes bien souvent semmêlent. Quand on tire sur un fil, pour démêler, le nud se resserre et nous sommes tentés de « trancher » comme Alexandre tranche le nud gordien... Nous nous sentons asphyxiés, découragés, pris au piège. Parfois nous nous sentons comme "manipulés" par un être qui reste caché. Nous sentons peser sur nous une fatalité, nous tournons en rond, effrayés par limplacable répétition des échecs, ou limpassibilité du monde qui nous entoure, ou la froideur des contacts humains, ou lingratitude des gens que nous avons accompagnés, ou le cynisme de ceux qui nous utilisent. Nous avons tous des problèmes. Ce qui pèse sur nous, cest notre histoire passée, pas seulement la nôtre, mais celle de notre famille, de notre cité, des siècles et des millénaires de lhumanité. Chacun de nous doit veiller à marcher droit, et pas courbé, veiller à ouvrir les bras, à faire pivoter son torse, à tourner la tête, pour rester, par le corps, ouvert à la totalité du monde. Aimer le rayon de soleil sur sa peau, mais aussi la pluie, le vent, le chaud, le froid, le sec et lhumide. Ne pas juger le temps beau ou mauvais, découvrir le sport de marcher sur un sol glissant, funambule sur la boue, la neige, la glace. Ne pas juger les autres, disant quils sont beaux ou laids, gentils ou méchants, mais vivre chaque rencontre dans une grande écoute et une grande bienveillance.
En regardant la série des sites de Félix Roulin, je pense à toute cette histoire humaine que chacun de nous porte en soi, dédales descaliers, amas de ruines, restes de civilisations que nous ne pouvons pas ignorer, Atlantide recouvert par locéan de linconscient. Faire table rase, comme Ceaucescu voulait le faire des villages roumains, ou certains partis islamistes aujourdhui, cest nier la solidarité humaine, cest un non sens. Les ruines peuvent témoigner dune histoire passée, de lusure du temps, avec la violence des passions, la négligence des responsables politiques ou lignorance des générations qui se laissent manipuler. Elles sont aussi les traces dune recherche du beau, les vestiges dun passé industrieux. On y trouve aussi, dans ce passé, les traces dagoras, berceaux de démocratie, les amphithéâtres où se sont révélés les résistances aux tyrannies, Antigone éternelles. Larchéologie redonne vie à ces ruines en nourrissant notre imaginaire.
Le travail de Félix Roulin sur les sites demande du temps. En novembre 1991, il exposait déjà une vingtaine de sites au Château Malou (Woluwe-Saint-Lambert, Bruxelles). Six ans après (Nivelles, juin 1997), il poursuit la même recherche. Cest un travail étrange, complexe, quil faut lire en partant à la fois du corps (lextériorité) et de limaginaire (lintériorité). Le corps, manifesté jusque dans son épiderme, est signifié par un fragment ou un assemblage de fragments, mais on sait que la partie représente le tout. Limaginaire, autre face de la sculpture-site, représente un passé, un « site », amphithéâtre, temple ou palais, avec ses colonnes fracassées ou obliques, avec ses amas de blocs de pierre, ses escaliers, ses voûtes effondrées. Les deux aspects, corps montré, imaginaire caché, se rejoignent en nous : nous sommes dans notre corps, habités de nos imaginaires remplis dhistoires et daventures, les nôtres et celles du monde. Nous redécouvrons qui nous sommes et combien un pied, un genou, un coude, un sein, une bouche peuvent être dune plénitude et dune douceur extraordinaires. Un jour, Félix Roulin ne fera plus de sites. Certes, il continuera la représentation du corps humain, référence obligatoire de toute uvre artistique. Mais il aura terminé une exploration mystérieuse des corps jointe à larchéologie imaginaire. Pour linstant, la série continue, avec plus de cinquante pièces. Brusquement, la série sarrêtera comme elle a commencé, répondant à un appel secret et probablement inconscient, Félix Roulin ouvrira un autre chantier, une autre recherche. Mais pourquoi donc a-t-il ouvert ce chantier ? Si on ne se donne pas la peine de chercher, on pourra dire, comme certains lon écrit à propos des 15 pieces of Skylab exposées au Musée Saint-Georges à Liège en 1980, que « Félix Roulin, le très sérieux sculpteur dinantais, a opté pour la fantaisie et la science-fiction ». Les « 15 pièces de Skylab » étaient sans conteste de la science-fiction mais aucunement de la fantaisie. Elles répondaient à une interrogation profonde sur le cosmos, le progrès de la technologie, lavenir éventuellement tragique de lhumanité. Les fragments de corps étaient déchiquetés, arrachés, au même titre que les morceaux de masques à oxygène, de gants, de lunettes dastronautes, et des fragments de carlingue. Tout était réduit à létat dobjet. Cétait une tragédie qui montrait les limites de la science et de la technologie. Dans les sites, le grand changement par rapport à Skylab, cest que le corps, même fragment, nest plus objet mais sujet, le morceau si petit soit-il, représente le tout, lêtre, le vivant. On est passé du fragment tragique au fragment symbolique, du corps victime au corps vivant, habité, héritier dun passé, du corps « débris », fini, au corps vivant, relais de limaginaire. Cest toujours la même sculpture précise, les objets et les fragments de corps nettement identifiés, mais leur sens est différent. Lautre face du site représente « lintériorité du corps », la face cachée, la dimension de civilisation, dhistoire, dinscription dans les générations humaines, rassemblant le rationnel, limaginaire et linconscient, semant par-ci par-là des indices, les petits cailloux blancs du petit Poucet pour soutenir notre recherche, une clé, une chaussure, un bouclier et une hache, un dauphin, un petit serpent, une femme-louve. Tout dun coup, le site nous fait comprendre que le corps, notre corps, cest nous, faisant partie dune civilisation, jamais « détachable » de lhistoire de lhumanité et de linconscient collectif. Notre responsabilité (qui doit faire lobjet dun travail personnel) à chacun dentre nous, est de maintenir ensemble toute cette richesse. Chaque site, unifié par son esthétique, sa matière, son poids, son invitation à le toucher, est le départ dune méditation sur la complexité de la vie. Certains refusent cette responsabilité et sont incapable de suivre une pareille méditation. Ils sont « sectaires ». Le sectaire est celui qui tranche, qui coupe et se coupe dune partie de lui-même, alors commence la maladie dun corps, dun être ou dune civilisation. Jean Bariviera, Biesmerée, le 11/06/08.
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Cette page a été mise à jour le 22/03/08. |